Plonger dans l’histoire de la Nouvelle-Calédonie, c’est rencontrer des figures qui dépassent le simple récit historique pour toucher à la légende. L’une d’elles, et pas des moindres, est celle de Patchili. Franchement, avant de m’intéresser de près à la culture Kanak, son nom ne m’évoquait pas grand-chose. Pourtant, ce chef du XIXe siècle est une clé de voûte pour comprendre la résistance d’un peuple face à la colonisation. Originaire de la région entre Touho et Hienghène, Patchili n’était pas seulement un guerrier ; c’était un stratège, un diplomate, un homme dont le charisme a permis de fédérer des clans que tout semblait parfois opposer. Son histoire, c’est celle d’une lutte acharnée pour la préservation d’une identité, d’une culture et d’un territoire. C’est un récit qui mêle la sagesse ancestrale des Kanak, la brutalité de l’expansion coloniale française et la résilience d’un homme qui a refusé de voir son monde disparaître sans se battre. En explorant son parcours, on ne découvre pas seulement un personnage historique, mais toute la complexité et la richesse de la société Kanak, ses liens sacrés à la terre, l’importance de la parole donnée et le rôle fondamental des traditions dans la cohésion d’une communauté. Son héritage, loin d’être figé dans le passé, continue d’irriguer les débats contemporains en Nouvelle-Calédonie, de la restitution des objets d’art à la question de la souveraineté.
Patchili en bref
Figure de la résistance : Patchili est un chef Kanak emblématique du XIXe siècle, reconnu pour sa longue et complexe résistance face à la colonisation française en Nouvelle-Calédonie.
Leader et diplomate : Il a su fédérer de nombreux clans Kanak grâce à sa sagesse et ses talents de stratège, privilégiant la diplomatie avant de mener une résistance armée.
Porteur de la culture Kanak : Son histoire est indissociable des fondements de la culture Kanak : lien à la terre, respect des ancêtres et importance des coutumes.
Héritage vivant : La mémoire de Patchili est activement préservée dans la tradition orale Kanak et inspire encore aujourd’hui les mouvements pour la souveraineté et l’identité Kanak.
Patrimoine dispersé : De nombreux objets lui ayant appartenu (armes, ornements) sont conservés dans des musées en France, au cœur de débats sur leur restitution.
Reconnaissance internationale : Des expositions, notamment au musée du Quai Branly, ont permis de mettre en lumière la figure de Patchili et la richesse de la civilisation Kanak.
Patchili, chef kanak légendaire de la résistance en Nouvelle-Calédonie
Origines géographiques et contexte historique coloniale du XIXe siècle
Pour comprendre qui était Patchili, il faut d’abord se projeter dans la Nouvelle-Calédonie du XIXe siècle. Son histoire prend racine sur la côte Est de la Grande Terre, dans une région magnifique mais âprement disputée, entre Touho et Hienghène. C’est le territoire du clan Poindi-Patchili. À cette époque, la France vient de prendre possession de l’archipel en 1853, et la pression coloniale s’intensifie. Des colons s’installent, l’administration met en place des réserves, et les terres ancestrales des Kanak sont peu à peu spoliées. C’est dans ce climat de tension croissante que grandit Patchili. Disons que le contexte de la colonisation n’est pas juste une toile de fond ; c’est le moteur de toute son action. Il a vu son monde, ses traditions et les équilibres sociaux de son peuple être bouleversés par une force extérieure qui ne comprenait pas, ou ne voulait pas comprendre, la complexité de la culture Kanak. Son histoire est donc intimement liée à ce choc des civilisations et à la volonté des Kanak de défendre leur mode de vie et leur territoire.
Leadership charismatique de Patchili : sagesse, diplomatie et résistance active
Ce qui frappe chez Patchili, c’est qu’il n’est pas seulement un chef de guerre. En vrai, son leadership reposait sur un mélange subtil de plusieurs qualités. Il était avant tout un homme de parole, un grand chef respecté pour sa sagesse et sa connaissance profonde des coutumes Kanak. Son autorité n’était pas imposée par la force, mais reconnue par les autres clans. Il maîtrisait l’art de la diplomatie, cherchant d’abord à négocier, à parlementer avec l’administration française pour préserver les terres et l’autonomie de son peuple. Mais face à l’intransigeance et aux spoliations continues, sa posture a évolué. Sa diplomatie s’est muée en une résistance active et organisée. Ce charisme lui a permis de devenir un fédérateur, un chef capable de dépasser les rivalités inter-claniques pour créer des alliances. C’est cette dualité entre le sage diplomate et le leader de la résistance qui rend le personnage de Patchili si fascinant et si important dans l’histoire de la Nouvelle-Calédonie.
Les fondements culturels kanak et leur lien avec la figure de Patchili
Lien sacré avec la nature et respect des ancêtres chez les Kanak
Pour saisir l’essence de la résistance de Patchili, il faut comprendre ce qu’il défendait : une vision du monde profondément ancrée dans la culture Kanak. Au cœur de cette culture, il y a un lien indéfectible et sacré avec la nature. La terre n’est pas une marchandise, c’est une mère nourricière, le lieu où reposent les ancêtres. Chaque montagne, chaque rivière, chaque rocher a une histoire et une signification spirituelle. Les ancêtres ne sont pas morts et oubliés ; ils sont une présence constante qui guide et protège les vivants. Ce respect pour la terre et les anciens est le pilier de l’identité Kanak. Quand les colons s’appropriaient les terres, ils ne prenaient pas seulement un lopin de terre, ils profanaient un lieu sacré et coupaient le lien vital entre une communauté et ses racines ancestrales. La lutte de Patchili était donc bien plus qu’une simple querelle foncière ; c’était une défense de l’âme même de son peuple.
Rôle central des clans, chefs et totems dans la société kanak traditionnelle
La société Kanak traditionnelle est incroyablement structurée. Elle ne fonctionne pas sur un modèle individualiste, mais sur la base de clans. Chaque individu appartient à un clan, qui est lui-même lié à une terre, à un totem (souvent un animal ou un végétal) et à une lignée d’ancêtres. Bref, l’identité personnelle est indissociable de l’identité collective. À la tête de cette organisation, on trouve le chef de clan et, au-dessus, les grands chefs comme Patchili, qui exercent leur autorité sur plusieurs clans. Le chef n’est pas un roi absolu ; il est le garant des coutumes, le dépositaire de la parole des anciens et le médiateur des relations sociales. Le totem, quant à lui, symbolise l’origine et l’unité du clan. Cette structure complexe, basée sur des alliances et des hiérarchies subtiles, était le fondement de la cohésion sociale Kanak. C’est cette organisation que Patchili a su mobiliser pour organiser sa résistance.
Cérémonies, musique et rituels spirituels nourrissant l’identité kanak
La culture Kanak est une culture vivante, qui s’exprime avec force à travers ses cérémonies et ses rituels. La « coutume » est un ensemble de gestes et de paroles qui rythme tous les grands moments de la vie : naissances, mariages, deuils, alliances. Ces cérémonies sont des moments intenses où la communauté se rassemble pour honorer les ancêtres, renforcer les liens et réaffirmer son identité. La musique, avec le son des bambous frappés ou des conques, et les danses, comme le pilou, ne sont pas de simples divertissements. Ce sont des expressions spirituelles, des manières de raconter l’histoire du clan et de communiquer avec le monde invisible. Pour un homme comme Patchili, ces rituels étaient le ciment de son peuple. Maintenir ces pratiques vivantes, c’était déjà une forme de résistance culturelle face à une administration coloniale qui cherchait souvent à les interdire, les jugeant « sauvages ». C’était affirmer que la culture Kanak avait sa propre valeur, sa propre richesse.
Le rôle et l’autorité des chefs kanak dans la résistance culturelle
Fonction traditionnelle des chefs comme garants des coutumes ancestrales
Dans la société Kanak, le rôle du chef va bien au-delà de la simple gestion administrative ou politique. Le chef est avant tout le gardien des traditions. Il est celui qui connaît la généalogie, les mythes fondateurs et les règles qui régissent la vie de la communauté. Son autorité repose sur cette connaissance et sur sa capacité à incarner la parole des ancêtres. Il est le pivot de la transmission du savoir et des valeurs qui forgent l’identité Kanak. Dans le contexte de la colonisation, cette fonction est devenue essentielle. Face à une culture occidentale dominante qui cherchait à s’imposer, des chefs comme Patchili ont joué un rôle crucial dans la préservation du patrimoine immatériel Kanak. En continuant à pratiquer et à faire respecter les coutumes, ils menaient une forme de résistance passive mais fondamentale, empêchant l’assimilation complète et la perte de l’âme de leur peuple. C’était un combat quotidien pour la survie de leur culture.
Gestion des conflits inter-clans et des terres coutumières kanak
Un autre aspect central de l’autorité d’un grand chef Kanak est sa capacité à arbitrer les conflits et à gérer les terres. Les terres coutumières ne sont pas la propriété d’un individu, mais du clan. Leur usage est régi par des règles complexes et des droits ancestraux. Le chef est responsable de leur répartition équitable et de la résolution des litiges qui peuvent survenir entre les familles ou les clans. Franchement, c’est un rôle de médiateur extrêmement délicat. Patchili excellait dans cet exercice, ce qui a contribué à asseoir son prestige. Sa capacité à maintenir la paix et l’équilibre au sein des communautés Kanak était une condition indispensable pour pouvoir ensuite organiser une résistance unie face à l’extérieur. En étant le garant de la justice interne, il a gagné la confiance nécessaire pour devenir le leader d’une coalition plus large, défendant les terres Kanak non plus seulement contre les disputes internes, mais contre la spoliation coloniale.

Biographie de Patchili : de la tribu de Wagap au chef fédérateur
Parcours et qualités stratégiques du leader kanak Patchili
Le parcours de Patchili est celui d’une ascension progressive, fondée sur l’intelligence et le respect des traditions Kanak. Né au sein de la tribu de Wagap, il n’était pas prédestiné à devenir le grand chef qu’il a été. C’est par ses qualités personnelles qu’il s’est imposé. Il était réputé pour son éloquence, sa mémoire prodigieuse des généalogies et des alliances, et sa vision stratégique. Disons qu’il avait une compréhension fine des rapports de force, tant entre les clans Kanak qu’avec l’administration française. Il a su utiliser les codes de la coutume Kanak pour tisser des liens solides avec d’autres chefs, créant un réseau d’influence qui s’étendait bien au-delà de son clan d’origine. Sa stratégie n’était pas impulsive ; elle était réfléchie, calculée, visant des objectifs à long terme. Cette intelligence politique, combinée à un courage indéniable, a fait de Patchili un leader redoutable et respecté, capable de penser la résistance sur plusieurs plans à la fois.
Résistance kanak face à la colonisation : diplomatie et coalition de chefs
La résistance de Patchili n’a pas commencé par les armes. Fidèle à la tradition Kanak qui privilégie la parole, il a d’abord tenté la voie de la diplomatie. Il a multiplié les rencontres avec les autorités françaises, protestant contre les confiscations de terres et tentant de faire valoir les droits de son peuple. Mais il s’est heurté à un mur d’incompréhension et de mépris. C’est face à cet échec qu’il a changé de stratégie. Comprenant qu’aucun clan ne pourrait résister seul, il a consacré une énergie considérable à bâtir une coalition. Il a voyagé, parlementé avec d’autres grands chefs, notamment le célèbre Gondou, pour les convaincre de la nécessité d’une action commune. Il a utilisé les liens matrimoniaux et les alliances coutumières anciennes pour cimenter cette union. Cette capacité à fédérer des forces disparates est sans doute le plus grand exploit politique de Patchili et le fondement de la grande résistance Kanak qui allait suivre.
Chronologie de la vie de Patchili | |
Année | Événement marquant |
|---|---|
vers 1830 | Naissance de Patchili dans la région de Wagap (Touho-Hienghène). |
1853 | Prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France. Début de la pression coloniale. |
années 1860 | Montée en puissance de Patchili comme chef influent, début de sa résistance diplomatique. |
1867 | Dispersion de sa tribu par les autorités coloniales suite à une première phase de répression. |
1868 | Patchili participe activement à la formation d’une grande coalition de chefs Kanak pour résister à l’expansion coloniale. |
1887 | Arrestation de Patchili après des décennies de résistance. |
1888 | Déportation au bagne d’Obock, sur la côte de l’actuel Djibouti. |
vers 1895 | Décès de Patchili en exil à Obock (Djibouti), loin de sa terre natale. |
Étapes marquantes : répression, coalition de 1868 et exil en bagne
L’histoire de la lutte de Patchili est jalonnée d’événements tragiques et héroïques. Un premier tournant a lieu en 1867, lorsque sa tribu est violemment dispersée par les forces coloniales en représailles à ses actions de résistance. Loin de le briser, cette répression a renforcé sa détermination. L’année suivante, en 1868, il est l’un des artisans majeurs d’une vaste coalition de clans Kanak, une tentative d’union sans précédent pour faire front commun. Pendant près de vingt ans encore, il va continuer à incarner cette opposition à la colonisation. Mais l’étau se resserre. En 1887, il est finalement capturé. La fin de son histoire est particulièrement sombre : il est condamné à la déportation. En 1888, Patchili, le grand chef du clan Poindi-Patchili, est embarqué de force pour le bagne d’Obock, près de Djibouti. Il y mourra quelques années plus tard, en exil, sans jamais revoir sa terre. Cette fin tragique a scellé son statut de martyr et de symbole de la résistance Kanak.
Stratégies complexes de la résistance de Patchili face à la colonisation
Résistance culturelle, diplomatique, économique et militaire kanak
La résistance menée par Patchili est fascinante par sa complexité. Il n’a pas misé sur une seule stratégie, mais a orchestré une lutte sur plusieurs fronts. On peut distinguer au moins quatre dimensions de son action :
La résistance culturelle : En maintenant vivantes les traditions, les cérémonies et la langue Kanak, il s’assurait que l’identité de son peuple ne soit pas dissoute. C’était le socle de tout le reste.
La résistance diplomatique : Comme on l’a vu, il a longtemps privilégié la négociation et le dialogue pour tenter de trouver un terrain d’entente.
La résistance économique : Il a encouragé son peuple à refuser de travailler pour les colons ou l’administration, et à boycotter les échanges commerciaux inéquitables. C’était une manière de perturber le système colonial de l’intérieur.
La résistance militaire : En dernier recours, il a organisé des actions armées. Il ne s’agissait pas d’une guerre frontale, mais plutôt d’une guérilla, de raids ciblés pour harceler l’ennemi et défendre les terres Kanak.
Cette approche multi-facettes montre l’intelligence stratégique du chef Patchili, qui avait compris qu’il fallait combattre le système colonial sur tous les terrains où il cherchait à s’imposer.
Conséquences des répressions coloniales sur la tribu de Patchili
Il ne faut pas idéaliser cette période. La résistance a eu un coût terrible pour les communautés Kanak, et en particulier pour le clan de Patchili. Les répressions menées par l’armée française étaient brutales. Villages incendiés, cultures détruites, déplacements forcés de populations, exécutions… La dispersion de sa tribu en 1867 a été un traumatisme profond, déracinant des familles entières de leurs terres ancestrales. L’arrestation et la déportation de Patchili lui-même ont décapité le mouvement de résistance dans sa région. Ces conséquences tragiques expliquent en partie pourquoi sa mémoire est si vive. Il incarne non seulement le courage de la lutte, mais aussi la souffrance endurée par le peuple Kanak durant cette sombre période de son histoire. C’est une histoire de courage, mais aussi de douleur.
L’héritage mémoriel et symbolique de Patchili dans la culture kanak contemporaine
Transmission orale et cérémonies en hommage à Patchili aujourd’hui
En Nouvelle-Calédonie, l’histoire ne s’écrit pas seulement dans les livres. La transmission orale joue un rôle fondamental. Et la figure de Patchili est bien vivante dans les récits qui se partagent de génération en génération, au coin du feu ou lors des grandes cérémonies coutumières. Son nom est évoqué, son courage est loué, ses stratégies sont analysées. Il n’est pas un personnage de musée, mais un ancêtre dont l’esprit continue d’inspirer. Des cérémonies sont encore organisées en son honneur, pour entretenir sa mémoire et réaffirmer les valeurs qu’il a défendues. Cette mémoire vivante est cruciale pour la culture Kanak contemporaine. Elle permet de maintenir un lien fort avec le passé et de puiser dans l’histoire de la résistance la force nécessaire pour affronter les défis du présent. Patchili est plus qu’un souvenir ; il est une source d’inspiration continue.
Influence de Patchili dans les mouvements indépendantistes kanak
Il n’est pas surprenant que Patchili soit devenu une icône pour les mouvements indépendantistes Kanak. En vrai, il incarne tout ce qu’ils revendiquent : la dignité, la souveraineté, le droit à l’autodétermination et la défense de la culture Kanak. Sa lutte contre la colonisation française au XIXe siècle trouve un écho direct dans les revendications politiques actuelles. Les leaders contemporains se réfèrent souvent à son exemple, celui d’un chef qui a su unir les Kanak et résister à une puissance bien supérieure. La réhabilitation historiographique récente de Patchili, qui le sort de l’oubli ou de la caricature pour lui redonner sa juste place de grand leader politique, participe de ce mouvement. Il est un symbole puissant de la légitimité de la lutte pour la reconnaissance des droits du peuple Kanak et la construction d’un destin commun en Nouvelle-Calédonie.
Objets associés à Patchili : symboles matériels et débats de restitution
Description des armes, textiles et ornements liés à Patchili
L’héritage de Patchili n’est pas seulement immatériel. Il existe aussi à travers une série d’objets qui lui ont appartenu et qui sont aujourd’hui, pour la plupart, conservés dans des musées en France, notamment à Bourges. Ces objets sont d’une valeur inestimable, non pas pour leur prix, mais pour leur signification. On y trouve ses armes personnelles : des haches ostensoirs magnifiquement sculptées, symboles de son autorité de chef, et des sagaies. Il y a aussi des objets plus quotidiens ou cérémoniels, comme des ornements ou des textiles. Chacun de ces objets est porteur d’une histoire, d’un savoir-faire et d’une spiritualité. Ils ne sont pas de simples « pièces de musée » ; pour les Kanak, ce sont des reliques qui portent la force de l’ancêtre. Leur description précise est essentielle pour comprendre la richesse matérielle de la culture Kanak de cette époque.
Enjeux contemporains autour de la conservation et restitution des objets kanak
La présence de ces objets en métropole soulève des questions complexes et passionnées. Depuis plusieurs années, le débat sur la restitution du patrimoine culturel africain a ouvert la voie à des revendications similaires de la part des peuples autochtones du monde entier, y compris les Kanak. La question est simple : à qui appartiennent ces objets ? Doivent-ils rester dans des musées européens où ils sont conservés et étudiés, ou doivent-ils retourner sur leur terre d’origine, où ils pourraient retrouver leur signification spirituelle et culturelle ? Pour les descendants de Patchili et pour de nombreux Kanak, le retour de ces objets est une question de justice historique et de réappropriation de leur patrimoine et de leur identité. C’est un enjeu majeur qui touche à la décolonisation des musées et des esprits, et l’histoire de ces objets est au cœur de ce débat mondial.
Expositions majeures sur Patchili et la culture kanak à l’échelle internationale
Musée du Quai Branly et la mise en valeur des protocoles traditionnels kanak
Ce qui m’a vraiment marqué, c’est la façon dont certaines institutions abordent aujourd’hui la culture Kanak. Le musée du Quai Branly – Jacques Chirac à Paris a organisé des expositions qui ont fait date. Au lieu de présenter les objets Kanak comme de simples curiosités ethnographiques, ces événements ont cherché à restituer leur sens profond. Disons que l’approche a été de respecter les protocoles traditionnels Kanak. La scénographie s’est articulée autour de la parole, de la langue (l’ajië, par exemple) et des « cinq visages » qui structurent la vision du monde Kanak. Le visiteur n’est pas juste un spectateur, il est invité à une expérience immersive et respectueuse. Cette mise en valeur du patrimoine Kanak à l’international a été un tournant, montrant que cette culture est une civilisation riche et sophistiquée.
Le rôle d’Emmanuel Kasarhérou dans la conception d’expositions authentiques
Cette authenticité ne serait pas possible sans l’implication directe des Kanak eux-mêmes. La nomination d’Emmanuel Kasarhérou, un Kanak, à la présidence du musée du Quai Branly est un symbole extrêmement fort. Son rôle dans la conception de ces expositions a été déterminant. En tant qu’expert de sa propre culture, il a pu garantir que le discours du musée soit juste, qu’il ne trahisse pas la pensée Kanak et qu’il se fasse en collaboration étroite avec les communautés d’origine en Nouvelle-Calédonie. C’est cette collaboration qui assure l’authenticité de la démarche et qui transforme une simple exposition en un véritable acte de reconnaissance et de dialogue entre les cultures. C’est un modèle à suivre pour tous les musées qui conservent du patrimoine autochtone.
Collections emblématiques : armes personnelles et carnets d’ethnologue
Au cœur de ces expositions, certains objets sont particulièrement émouvants. C’est le cas des armes personnelles de Patchili. Leur provenance est souvent bien documentée, notamment grâce au travail de l’Inventaire du Patrimoine Kanak Dispersé. Voir ces haches, ces sagaies, c’est toucher du doigt l’histoire. Un autre trésor, ce sont les carnets de l’ethnologue Roger Boulay. Pendant des décennies, il a arpenté les musées du monde entier pour recenser et documenter les objets Kanak. Ses recherches ont permis d’authentifier de nombreuses pièces, de retrouver leur histoire et parfois de les relier à des figures précises comme Patchili. Ces carnets sont une source d’information inestimable qui permet de redonner vie et contexte à ces objets qui, sans cela, resteraient muets.
Confrontation entre photographie historique et objets exposés de Patchili
Un des moments les plus forts dans ces expositions, c’est la confrontation entre les rares photographies que l’on a de Patchili, notamment une célèbre photo de lui âgé, en exil, et les objets qui lui ont appartenu. D’un côté, le visage d’un homme marqué par des décennies de lutte et d’exil. De l’autre, la puissance symbolique de ses armes, qui rappellent le grand chef qu’il était. Ce face-à-face est poignant. Il rend l’histoire incroyablement concrète et humaine. On ne voit plus seulement un personnage historique lointain, mais un homme dans toute sa complexité. C’est une expérience qui laisse une trace durable et qui donne toute la mesure de la tragédie de son destin et de la force de son héritage.
Impact des expositions sur la reconnaissance et fierté identitaire kanak
L’impact de ces événements culturels dépasse largement les murs du musée. Pour le peuple Kanak, voir sa culture ainsi valorisée sur la scène internationale est une source immense de fierté. Cela contribue à changer le regard que le monde, et parfois les Calédoniens eux-mêmes, portent sur la culture Kanak, en la sortant des clichés colonialistes. Ces expositions nourrissent l’identité Kanak contemporaine, encouragent la jeune génération à se réapproprier ses traditions et son histoire. Elles alimentent aussi les débats sur la décolonisation des récits historiques et sur la place de la culture Kanak dans l’avenir de la Nouvelle-Calédonie. Bref, c’est une reconnaissance qui a des répercussions politiques et sociales très concrètes.
Patchili comme symbole politique et mémoire de la colonisation en Nouvelle-Calédonie
Place centrale dans les débats sur la justice historique et les revendications kanak
Aujourd’hui, en Nouvelle-Calédonie, la figure de Patchili est omniprésente dans les discussions sur le passé colonial. Il incarne la résistance à l’injustice et la légitimité des revendications Kanak. Son histoire est utilisée pour argumenter en faveur d’une justice historique, c’est-à-dire la reconnaissance des torts causés par la colonisation et la nécessité de les réparer. Évoquer Patchili, c’est rappeler que les Kanak ne sont pas arrivés passivement dans l’histoire de la France, mais qu’ils ont une histoire propre, une souveraineté qui a été bafouée, et qu’ils se sont battus pour la défendre. Sa mémoire est donc une arme politique dans le débat sur l’avenir institutionnel de l’archipel et sur la définition d’un « destin commun » qui reconnaisse pleinement la place du peuple premier.
Résonance de l’exil et de la mort de Patchili dans la politique calédonienne actuelle
La fin de la vie de Patchili, mort en exil à Djibouti, loin de sa terre et des siens, a une résonance particulière dans la politique calédonienne contemporaine. Cet exil forcé est le symbole ultime du déracinement et de la violence coloniale. Il rappelle la douleur de la séparation et la perte de repères subies par le peuple Kanak. Cette tragédie alimente une exigence de réparation qui va au-delà du simple aspect matériel. Elle touche à la dignité et à la reconnaissance. La demande de rapatriement de ses restes, si tant est qu’ils puissent être retrouvés, est une revendication symbolique forte. Le retour de l’ancêtre sur la terre de ses pères serait une manière de clore un chapitre douloureux de l’histoire et de permettre enfin à son esprit de reposer en paix, conformément à la culture Kanak.


